L'auberge espagnole et la géographie des lieux

Publié le par François Arnal

A propos des lieux en géographie :
Réflexion à partir du film l'Auberge espagnole



1.
Définitions du lieu :
  • Le lieu  est un point de la surface terrestre repéré par des coordonnées géographiques, un toponyme, un site, une situation, c’est ici et nulle part ailleurs. Composante élémentaire de l’espace géographique, c’est aussi un agencement particulier de cet espace doté d’un nom, d’une fonction, d’un sens, d’une limite et d’une étendue variable. (les fondamentaux de la géographie. Y. Veyret Dir.)
  • Espace où l’on considère par hypothèse que la distance séparant les différents phénomènes qui la composent est nulle. (J. Lévy Europe : une géographie.)
  • Le lieu est la plus petite unité spatiale complexe de la société ( M. Lussault 1996 et dictionnaire de la géo. Lévy).


Le front de mer à Barcelone. Un lieu universel, une identité paysagère ?
 © François Arnal 2005 Droits réservés

Il existe des lieux forts (les hauts lieux) des lieux faibles (les lieux de la banalité). Le lieu privilégie les interactions, les contacts. Lévy parle de coprésence.
Le lieu ne s’identifie pas forcément au local puisque cette coprésence peut se manifester à toutes les échelles, puisque la distance est parfois modifiée. Le monde peut ainsi être un lieu.

Là où quelque chose se trouve ou/et se passe ;
synonymes : endroit place, position, site, emplacement, lieu-dit, localité.

Les humains vivent leur existence dans un lieu et hors d’un lieu. Double capacité objective et subjective à l’égard d’un lieu : pouvoir l’observer, le décrire comme quelque chose d’extérieur à soi, de neutre et  aussi participer d’un environnement, le vivre et le ressentir .

Un haut lieu de Barcelone : la Sagrada Familia
© François Arnal 2005 Droits réservés

2. Le lieu est à l’espace que le moment est au temps :

Pour R. Brunet, le lieu est à l’espace que le moment est au temps, ou ce que l’individu est à la société.
Deux lieux ne peuvent avoir la même position, ils sont espacés, distants l’un de l’autre.
Avec le courant humaniste de la géographie, on assiste à une prise en compte de l’expérience des lieux (valeurs croyances émotions et appartenance). Se pose ainsi la question de la représentation : comment je vois le monde, les lieux du monde ? ) et de l’identité (qui suis-je ?) confrontée à l’altérité (qui sont les autres ?) avec la découverte ou la volonté de construire une universalité (valeurs communes : « l'européanité ») .


Paris : un lieu de monde.

La question de la relation à un lieu, et à un territoire est géographique puisque les humains transforment les lieux et le milieu en fonction des représentations qu’ils s’en font et de l’expérience qu’ils en ont.
 En retour l’espace terrestre affecte les humains.


3. Aujourd’hui les humains ont des lieux de vie multiples : (théorie de la transition mobilitaire de R. Knafou).

Romain Duris (Xavier) : " J’suis français, espagnol, anglais, danois ! J’suis comme l’Europe, j’suis tout ça, j’suis un vrai bordel... ".


Paris : la Bibliothèque François Mitterrand.

Après une période de coupure très nette nomade-sédentaire, aujourd’hui la mobilité est généralisée dans le temps et dans l’espace. Un européen possède différents lieux de vie (travail , résidence, loisirs, retraite, études…). Son capital de mobilité spatiale est important.


Dans le film, outre les étudiants du programme Erasmus,  le médecin français en poste dans un hôpital de Barcelone est l’illustration de cette mobilité géographique.
 Le jeune gambien souligne cette mobilté également, étudiant immigré temporaire, il possède une double identité (catalane et gambienne).



4. Le rapport des individus à l’espace et aux lieux :

Le rapport des individus à l’espace ne se définit plus par un seul lieu mais par de multiples lieux de vie.
Les immigrés européens connaissent cet état et perdent parfois leur identité, leurs repères, leurs racines.


maquette de l'Ile de la Cité et Ile Saint-Louius (Paris)

 Le sens du lieu est essentiel dans l’identification humaine (crainte de l’exil, du déracinement, du dépaysement chez le jeune Xavier ou chez Anne Sophie qui dit «  c’est pas facile de partir, on laisse plein de choses derrière soi, changer de langue c’est pas facile »).





Par ailleurs, l’espace vécu modifie les relations aux lieux (Xavier est perdu dans une Barcelone hostile à ses yeux sans repères (scène de la place Urquinaona). Très vite il se crée des lieux de vie (l’appartement, la rue, le bistrot, la plage… ) qui lui sont familiers. Lorsqu’il faut regagner d’urgence l’appartement, xavier connaît les raccourcis et n’éprouve aucune difficulté dans les rues de Barcelone. Les toponymes sont égrainés et deviennent familiers («Urquinaona et Via Laetana, Plaza Real avec Xavier dans un cercle « je suis ici »,   tout ça vous appartient »). Ils sont comparés à ceux du vécu de xavier (« Ponto Combo »," Knokke-le-Zoute"…).


Barcelone : la Sagrada Familia en 2005
 © François Arnal 2005 Droits réservés

Le Point de vue de Jacques Lévy (géographe) :
"Ce film est fondé sur une double métaphore, poussée jusqu’à l’allégorie : la diversité de l’Europe comme expression de celle de l’individu, la construction européenne comme image de la construction de la personnalité.

Passant un an à Barcelone dans le cadre d’échanges "Erasmus", un étudiant français découvre, en partageant un appartement avec des étudiants venus de plusieurs pays européens, l’importance de l’altérité dans la création d’une identité forte. Cette thématique est d’autant plus claire qu’elle est assénée de façon répétée et manifeste par une voix off à laquelle l’image ne fait parfois qu’offrir un contrepoint. La naïveté apparente du propos est renforcée par l’usage de techniques rendues possibles par le choix de la vidéo (HD), telle que l’incrustation de plusieurs images ou d’autres astuces qui donnent parfois à ce long-métrage une tonalité de clip. Ces différents éléments ont fait classer par certains critiques ce film comme un peu "facile", trop transparent pour offrir les multiples plans de lecture qu’on attend d’une œuvre d’auteur."

« Érasme, l’Europe et moi », Jacques Lévy [1], 5 mars 2003, revue Espaces-Temps 5 mars 2003).

La suite bientôt...
(réflexion sur la distance en géographie).

Publié dans ECJS première

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Ossiane 03/12/2005 16:17

Merci de nous faire découvrir les dessous et les différentes facettes de ce film. C'est une belle façon d'intéresser les élèves à comprendre la signification d'un lieu ainsi que la relation que les humains enretiennent par rapport à lui. Les repères ont changé. Les vies et les lieux sont démultipliés maintenant. L'individu doit apprendre à se forger plusieurs identités pour s'adapter à cette nouvelle appréhension du monde. Merci pour cette intéressante analyse.